"Des rayons et des ombres", un chef d'œuvre qui invite à sortir de notre indifférence
L'espace public regorge d'analogies entre la guerre de 40-45 et le monde d'aujourd'hui. Le film "Des rayons et des ombres" invite à faire un pas de plus. Ce chef-d'œuvre de Xavier Giannoli nous bouscule et nous pousse à sortir de notre indifférence !
À l’heure des guerres qui font rage sur notre planète et aux portes de l’Europe, ce chef-d’œuvre agit comme un avertissement à la manière d’Hannah Arendt. Ne nous confortons pas dans une politisation de ce film, car il dépasse largement le cadre de la Seconde Guerre pour nous livrer une analyse philosophique du mal. Et ce mal existe encore aujourd’hui.
Ce film retrace l’histoire de deux idéalistes pacifistes qui deviennent petit à petit de grands collaborateurs du nazisme. Le film s’inspire de faits réels ; la plupart des personnages ont vraiment existé et ont vécu ce qui est raconté. L’histoire est surprenante au sens où nous sommes véritablement abasourdis.
Si nous sommes pris à contre-pied, c’est avant tout par la discrétion avec laquelle le mal s’inocule dans les décisions, les choix et, finalement, la vie de ces individus. Souvent, on répète, presque machinalement, que le mal est bruyant. Mais l’inverse est vrai aussi : le plus grand des maux, peut s’insinuer subrepticement, comme un poison, dans la vie d’hommes bien intentionnés. Aux yeux de ces hommes, personne n’est véritablement responsable. C’est décision après décision, concession après concession, qu’ils en viennent à être pris, parfois sans vraiment s’en rendre compte, dans l’engrenage diabolique du mal. Qui peut les blâmer vraiment ? Et pourtant, ce film n’entend ni excuser ni justifier le nazisme.
Le dialogue qui clôt le film l’explicite parfaitement. Il s’agit d’une discussion entre le réalisateur juif et son actrice, personnage principal et fille d’un grand collaborateur. La jeune fille, après avoir été condamnée à dix ans d’indignité nationale, reçoit la visite de ce réalisateur, grand ami, qu’elle n’avait plus revu depuis le début de la guerre. Dans la pénombre de sa cuisine, elle rétorque à son interlocuteur : « On ne savait rien ! ». Et ce dernier de répondre, sur un ton doux, mais interpellant : « Avez-vous cherché à savoir ? ».
Tout est là. La condition commune qui a permis à tant d’individus de collaborer avec les nazis, de livrer leur âme au diable, est claire et sans appel : c’est l’indifférence ! C’est l’indifférence généralisée, à l’égard des souffrances des autres, à l’égard de l’exigence morale et à l’égard de la vérité, qui donne toute sa puissance de discrétion au mal. La conscience s’est endormie.
Aujourd’hui, cette indifférence au mal semble presque généralisée. À l’heure où les réseaux sociaux nous crachent tous les malheurs du monde à la figure, à l’heure où les systèmes consuméristes prônent un tabou et un non-dit sur les crimes qu’ils commettent dans les pays du Sud, et à l’égard de notre planète, à l’heure du divertissement constant et sans interruption, ce film résonne comme un appel. Un appel, fort et engageant, un appel qui nous secoue et nous dérange. C’est l’appel à sortir de notre indifférence, à aller vers le prochain, à ne plus se laisser voler notre conscience et notre dignité par le goût du confort, de l’ivresse et du luxe. Rappelons que le film nous montre à quel point ces collaborateurs plongent leur vie dans la débauche la plus totale à mesure qu’ils avancent dans le nazisme. On fait face à une véritable anesthésie de la conscience. Ne tombons pas dans cette impasse.
Il faut, dès maintenant, sortir de nos canapés : oser tendre la main au pauvre de notre quartier, oser regarder une personne mourante dans les yeux, oser s’émerveiller devant la Beauté de la Nature, oser défendre, coûte que coûte, la vérité. Si nous voulons éviter de faire partie de ce groupe ambigu qu’étaient les collaborateurs, il faut sortir de celui des ramollis. Il faut avoir l’audace de sortir de notre confort, de regarder plus loin que nos
propres renfermements. Ce film nous enjoint à nous battre véritablement pour un monde de paix. Non pas avec les armes vendues à si haut prix sur les marchés mondiaux aujourd’hui, mais avec celles de l’amour, de la vérité, de l’authenticité et de la droiture de vie. Ce chef-d’œuvre nous invite à nous joindre aux propos de Jacques Lusseyran dans son livre Et la lumière fut. Jacques Lusseyran était aveugle, âgé de 19 ans et tête d’un réseau de résistance durant la Seconde Guerre.
Voici les propos que nous pouvons laisser résonner longtemps aujourd’hui : « François m’ayant un jour demandé quel était le défaut que je supportais le moins facilement chez les autres, la réponse avait jailli de moi comme la balle sort du révolver : ‘la banalité’. […] La banalité, la médiocrité ! Qu’ils fussent catholiques, juifs ou protestants, libres penseurs ou sans opinions, les résistants partageaient tous ce credo : que la vie n’était pas faite pour être vécue à moitié ». Ne restons pas indifférents ! Il s’agit maintenant de se réveiller, de s’éveiller à la présence du mal qui nous entoure pour lui faire face avec plus de courage, d’ardeur et d’humilité. N’ayons plus peur !