Manifeste du parti commnuniste, Karl Marx
Ce livre est un classique dans l'histoire de la philosophie. Bien que riche en potentialités et doué d'une vision à la fois philosophique, historique et pratique, cet ouvrage apparaît trop court quant à sa vision de la réalité. Marx est avant tout un matérialiste. Cette position est-elle cohérente avec son ambition communiste ?
Le livre de Marx est à la fois philosophique, historique et pratique. Il est philosophique car il s’interroge sur les fondements des oppositions de classes et du développement historique de celles-ci. D’ailleurs, il en dérive toutes les implications pour son époque. Il est historique, car il étoffe ses arguments par des exemples empiriques. Il est pratique car il vise un but : l’union des prolétaires pour la révolution.
Son premier chapitre est divisé en trois parties. Tout d’abord, il va constater, par une analyse du passé, que l’opposition entre certaines parties de la société est une constante. Il met en évidence que cette opposition s’est intensifiée à l’époque contemporaine. Elle prend la forme d’une opposition radicale entre deux classes : les bourgeois et les prolétaires. Il analyse successivement ces deux classes.
Dans son analyse des bourgeois, il montre comment ceux-ci se sont développés, nécessairement, dans la société féodale. Il souligne que leur développement est radicalement différent de tout autre développement historique. Celui-ci implique la mondialisation et l’uniformisation radicale ; « le bourgeois se crée un monde à son image ». Mais le bourgeois, parce qu’il n’a comme armes que la destruction du capital et la production de crises massives, prépare en même temps sa propre mort. La société bourgeoise suit un mouvement ascendant-descendant.
Le prolétaire, d’autre part, suit un mouvement descendant-ascendant. Il n’existe que par l’existence de la bourgeoisie et est, par définition, opprimé. Mais l’oppression étant si étendue, elle engendre nécessairement son penchant positif : l’union des prolétaires. Cette union est possible car, en réalité, les intérêts des prolétaires sont l’intérêt de la majorité. Le combat côte à côte des prolétaires débouche inévitablement sur une révolution. Le prolétaire est appelé à supprimer la classe bourgeoise.
Son second chapitre vient définir l’essence et le but des communistes pour montrer leur affiliation aux intérêts des prolétaires. Il les définit doublement. D’abord, il montre que les communistes ont une portée plus ample que les autres partis. En effet, en mettant en évidence les intérêts communs de tous les prolétaires, ils s’adressent à tous, peu importe la nationalité. Par la suite, il montre que le fondement du parti communiste n’a rien d’idéologique ; il est tout concret. Ce fondement est l’abolition de la propriété privée.
La suite de ce chapitre explore la base de cette propriété privée. Il justifie par là sa nécessaire abolition. Sa base est « l’opposition du capital et du travail salarié ». Il va d’abord montrer ce qu’il entend par capital : c’est une puissance collective et non personnelle. Le problème est qu’il a été approprié par une classe. Il va s’agir de faire perdre le caractère de classe à ce capital. Cette notion s’oppose au travail salarié, étant une activité personnelle, qui, dans les circonstances actuelles, ne fait qu’accroître le capital. Ce travail salarié est « mal orienté ». Il ne devrait pas accroître le capital (des bourgeois) mais les conditions de vie de l’ouvrier. Ainsi, cette mauvaise orientation repose sur l’opposition du capital et du travail salarié. Cette opposition étant le fondement de la propriété privée, Marx soutient qu’elle doit être abolie.
Il dérive, de cette abolition, toute une série de conséquences. L’abolition de la propriété privée étant l’unique but, elle prend une place totale, une portée absolue. Il s’agit d’abolir l’individu bourgeois, la culture bourgeoise, la morale, la religion, mais également la famille et le mariage.
C’est ici que se situe notre interrogation. L’ambition de Marx, celle de vouloir descendre du monde des idées, est louable. Le choix de l’abolition de la propriété privée comme télos manifeste son ambition. Cependant, le caractère absolu de cette notion, qui étend son ambition d’abolition à d’autres domaines (l’individu bourgeois, la famille, le mariage, etc.), semble dépasser la réalité. Alors même qu’il prétend vouloir abolir le capital, il se permet de lier la propriété privée à un ensemble de concepts et atteste par là même une vision radicalement matérialiste de l’homme. Cette logique matérialiste, niant toutes les réalités spirituelles, amicales ou amoureuses, est problématique sur au moins deux points.
En premier lieu, son ambition de « revenir à la réalité » présuppose d’emblée une définition exclusive de la réalité comme matérielle. Or, cette logique matérialiste n’est pas plus dans la réalité que toute logique idéaliste ou spirituelle. Elle exclut tout simplement un certain nombre d’ordres de réalités non négligeables. Voulant revenir au réel le plus concret, il en vient à le limiter et à exclure sa richesse. La réalité est plus que matérielle. Sa critique se retourne contre lui.
Ensuite, en faisant de la réalité une chose uniquement matérielle, il pose une question quant à la pérennité du système communiste. Si cette forme de gouvernement veut à la fois exclure le capital et être radicalement matérialiste, comment permet-elle de penser un moteur de la conduite de l’individu communiste autre que la domination ? En effet, si l’individu est contraint de ne considérer que l’aspect matériel de la réalité, qu’est-ce qui l’empêche de vouloir maximiser son bien-être matériel ? Nous pensons que la réponse à cette question est insuffisante chez Marx. Selon nous, la morale doit présupposer une ontologie adéquate et riche.
Son troisième chapitre va asseoir la légitimité du parti communiste en montrant négativement les faiblesses des autres partis socialistes. Sa critique est, dans sa forme, toujours similaire. Soit il leur reproche de vouloir maintenir les conditions de vie antérieures. Soit il leur reproche d’être dans une illusion. Soit il leur reproche de rater leur cible par un éloignement considérable des conditions matérielles de l’existence.
Le quatrième chapitre consolide cette même légitimité, mais positivement cette fois. Le Parti communiste est le seul légitime car il travaille réellement pour les intérêts des prolétaires (la justification ayant été donnée dans le chapitre deux). Il est également le seul capable d’atteindre une puissance sans nom car il vise une union internationale des prolétaires.
En résumé, ce plaidoyer pour l’établissement d’un parti communiste, qui serait véritablement en faveur des prolétaires, se nourrit d’arguments à la fois philosophiques, historiques et pratiques. Cependant, la vision matérialiste sous-jacente n’est ni explicitée ni justifiée. Cette prémisse implicite constitue le cœur de notre critique.